“Pas pleurer”de Lydie Salvayre, le nouveau Prix Goncourt 2014

Premier contact quelque peu déroutant avec le livre puis une certaine allégresse à être immergée dans le sabir franco-espagnol  de la mère de l’auteur-narratrice (j’ai dû re-convoquer joyeusement mes souvenirs lointains en espagnol  ;-). ” Montse, ma mère …elle a 90 ans au moment où elle évoque pour moi sa jeunesse dans cette langue mixte et transpyrénéenne qui est devenue la sienne depuis que le hasard l’a jetée, il y a plus de 70 ans, dans un village du Sud-Ouest de la France”.

Une langue fort truculente par moments, jurons y compris, avec l’excuse des anciens qui sont sensés perdre la tête et qui ,l’âge venu, en profitent pour proférer toutes les insanités si longtemps réfrénées par une éducation puritaine. Les adolescents actuels ne seront pas dépaysés 😉

Ce qui m’a gêné le plus est l’abandon par l’auteur des codes de la ponctuation quand un dialogue s’émisse dans le récit, mais là aussi on s’y fait 😉

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Quelle vie nous est, ici, racontée! Epique, picaresque, ravie un court instant pendant l’été 1936, en août plus précisément ! ” Queremos vivir!” Mais surtout la vie dans les années  de la guerre d’Espagne ( 1936- 1939), celle de toutes les atrocités et les exactions  dont sont capables les humains. L’humain , ” le seul animal qui torture”  vient nous rappeler dans son dernier éditorial   Jacques Julliard dans le magazine Marianne du 19 décembre 2014 au 1er janvier 2015.   Tout était en place pour la déflagration mondiale qui s’en est suivie. Et de nos jours, qu’en est-il?

Une vie d’une femme à ” l’air bien modeste”, expression employée par le notable  de son village hors du temps qui est perçue comme une” patada al culo” par Montse. Et c’est parti! Elle ne sera jamais domestique pour ces gens et  elle accompagnera son frère anarchiste à Barcelone , la grande ville de tous les possibles pour elle à cette époque-là. Le destin de cette ” mauvaise pauvre”  va basculer mais motus et bouche cousue… la suite, je vous la laisse découvrir.

En parallèle au récit de sa mère , Lydie Salvayre en appelle à  l’écrivain Georges Bernanos qui a été le témoin direct et  effrayé  des atrocités  commises  contre les soi-disants “Rouges”- qui ne demandaient rien à personne la plupart du temps- à Palma de Majorque et s’est “confronté à la nuit des hommes, à leurs haines et à leurs fureurs” avec la bénédiction de l’église espagnole “devenue la Putain des épurateurs” phalangistes.

Le livre de Lydie Salvayre est émouvant et le tragique le dispute souvent à une certaine hilarité grand guignolesque dans les mots et les attitudes des personnages.

J’ai beaucoup aimé ce livre et ai découvert un vrai écrivain, sensible et elle écrit ceci: ” le récit de ma mère sur l’expérience libertaire de 36 … vient raviver mon appréhension de voir quelques salauds renouer aujourd’hui avec ces idées que je pensais depuis longtemps dormantes”. Cela fait froid dans le dos!

Il y a quelque chose de mille fois pire que la férocité des brutes, c’est la férocité des lâches” ( Georges Bernanos dans Les Grands cimetières de la Lune)