La supplication du Prix Nobel de Littérature 2015

To my English-speaking friends: the book below was published as Voices from Chernobyl in its English version. Just as a reading recommendation to avoid saying ” we didn’t know”.

Je lisais LA SUPPLICATION de la biélorusse Svetlana Aleksievitch quand l’hyper-violence perpétrée par des jihadistes, kamikazes enragés,   a frappé à Paris.

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L’auteure qualifie son livre de “roman de voix”. Elle donne la parole aux supplicié(e)s de Tchernobyl. Ce ne sont pas que des témoignages habituels,  ce sont des paroles, des voix qui ne s’élèvent même pas contre l’incurie des responsables et des diverses autorités. Ces voix relatent ce que les gens ont vécu dès la fusion du coeur du réacteur. Des lambeaux de vie confiée, des interrogations soulevées auxquelles personne n’a jamais répondu sinon par le mépris , la violence psychologique et politique, des actes de courage inconscients par des liquidateurs non informés du suprême danger de la contamination par radiation. Tout un peuple laissé dans l’ignorance crasse et qui fonctionnait encore dans l’obéissance absolue et aveugle au parti communiste de cette époque ( on ne comprend rien si l’on ne se réfère pas au contexte historique et sociologique de L’Union soviétique de cette époque: 1986, une date si proche de nous) 

Les habitants voisins de la centrale de Terchnobyl sont un mélange de simples paysans   viscéralement attachés à leur terre, incapables de se projeter dans le monde technologique environnant , et de techniciens, pas plus informés de la dangerosité de l’atome. De plus, tous ces gens ne vivent que dans le fantasme entretenu de l’héroïsme des combattants de la seconde guerre mondiale. 

On ne sort pas indemne de la lecture de ce livre. On reste sans voix ( c’est le cas de le dire) devant tant de souffrances, d’inconséquences et d’amateurisme face à un ennemi que l’on ne voit pas: les radiations mesurées, quand elles le furent, au petit bonheur la chance avec un cynisme abject, les cadres du parti se protégeant et mettant à l’abri leurs enfants pendant que les autres étaient  exposés aux radiations. Sans parler du matériel  de protection obsolète datant de la construction de la centrale.

J’ai surligné des pans entiers de ce livre. Un passage m’a bouleversé. Ecoutez les paroles d’une mère:

” Ma fillette … Elle n’est pas comme tout le monde … A la naissance, ce n’était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. Sur sa carte médicale, on a noté: “” Née avec une pathologie multiple complexe: aplasie de l’anus, aplasie du vagin, aplasie du rein gauche…”” C’est ainsi que l’on dit dans le langage scientifique, mais dans la langue de tous les jours, cela signifie: pas de foufoune, pas de derrière et un seul rein. au deuxième jour de sa vie, je l’ai portée jusqu’au bloc opératoire… Elle a ouvert les yeux et elle a souri! J’ai d’abord pensé qu’elle allait pleurer, mais elle m’a souri! Les bébés comme elle ne survivent pas: ils meurent tout de suite. Mais elle n’est pas morte parce que je l’aime. En quatre ans, quatre opérations. En Biélorussie, c’est le seul enfant qui ait survécu avec une pathologie aussi complexe. Je l’aime énormément (Elle se tait.) Je ne pourrai plus avoir d’enfant. Je n’oserais pas…. J’ai entendu les médecins parler entre eux: “” Si l’on montre cela à la télé, aucune mère ne voudra plus accoucher.”” Voilà ce qu’il ont dit de notre fille… A quatre ans, elle chante, danse et récite des poèmes par coeur. Son développement intellectuel est normal… Depuis 4 ans, nous vivons à l’hôpital, elle et moi. On ne peut pas la laisser seule là-bas, et elle ne sait pas qu’il faut vivre à la maison. Lorsque je la prends chez nous, pour un mois ou deux, elle me demande quand nous allons retourner à l’hôpital. Elle a des amis qui y vivent et y grandissent… Un professeur nous a donné un discret conseil: “” avec une telle pathologie, votre enfant représente un grand intérêt pour la science. Ecrivez à des cliniques étrangères. Cela doit les intéresser.”” Et depuis, je n’arrête pas d’écrire … ( Elle tente de retenir ses larmes.) J’cris que l’on presse l’urine toutes les demi-heures, avec les mains, que l’urine passe à travers des trous minuscules dans la région du vagin. Si l’on ne fait rien, son rein unique cessera de fonctionner. Est-ce qu’il y a un enfant dans le monde à qui l’on doit presser l’urine toutes les demi-heure ? Et  combien de temps peut-on supporter cela? … Je leur demande de prendre ma fillette, m^me pour des expériences … je ne veux pas qu’elle meure … Je suis d’accord pour qu’elle devienne un cobaye, comme une grenouille ou un lapin, pourvu qu’elle survive. ( Elle pleure.) J’ai écrit des dizaines de lettres … Oh, Mon Dieu! … J’ai lutté pendant 4 ans … Contre les médecins, contre les fonctionnaires … J’ai frappé aux portes de gens bien placés. Cela m’a pris 4 ans pour obtenir un certificat qui confirmait le lien entre des petites doses de radiations ionisantes et sa terrible maladie. Pendant ces 4 années, on me les refusait: “” Les malformations de votre fille sont congénitales. Elle est invalide de naissance.”” Mais de quoi parlaient-ils? Elle est invalide de Tchernobyl … Les médecins se justifiaient: “” Nous avons des instructions. Pour le moment, nous devons considérer de tels cas comme des maladies habituelles. Dans 20 ou 30 ans,… on établira un lien entre ces maladies et les radiations ionisantes.”” …Or moi je ne voulais pas attendre aussi longtemps… on me traitait de folle. On riait.On disait que des gosses comme ma fille naissaient même dans la Grèce antique …”  ( Larissa Z., une mère)

“Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse”

Effroi, Epouvante, Horreur, Stupéfaction.: aucun mot n’est assez fort pour parler de cette apocalypse.

Qu’en est-il de Fukushima?