Un coup de gueule ( tardif, je l’admets)

Je viens de lire une interview  rapide de Gilles Kepel dans l’un de nos journaux locaux. Interview qui fait suite à la publication de son nouveau livre  Terreur dans l’Exagone, en collaboration avec Antoine Jardin, chercheur associé au Centre d’études européennes de Science Po. Je lirai ce livre. 

Cet ouvrage traite d’un jihad de 3ème génération, “celui-là même qui a frappé la France en 2015”. 

A la fin de l’interview, il se dit “effaré par la nullité de nos élites politiques”, tous bords confondus ajouterai-je. Il dit aussi avoir rédigé et remis le 15 janvier 2015, un rapport universitaire au Premier Ministre, “qui évoquait la situation catastrophique de l’étude du monde et de l’Islam en France, qui est pourtant fondamentale”. Rapport enterré. Je vous laisse lire cette interview en cliquant sur le lien ci-dessus. 

Là où j’ai réagi vivement c’est quand il parle de la cécité de nos pseudo-élites. Je suis à 100% sur la même longueur d’onde.

Je m’explique.

Longtemps ( plus de 20 ans), j’ai été professeur(e) dans une Z.E.P obscure de province, qui n’était pas dans une banlieue chaude mais qui regroupait toutes les difficultés socio-économiques, socio-professionnelles, personnelles et  ethno-psychologiques de nos élèves. Un cocktail explosif d’autant plus que la mixité sociale et les professions et catégories socioprofessionnelles aisées étaient très, très peu représentées. Non seulement ces PCS étaient peu représentées mais elles s’évertuaient à éviter de placer leurs jeunes dans notre établissement, en utilisant habilement des dérogations possibles, quitte à mentir sur leur lieu de résidence ( les adresses des grandparents, amis et tutti quanti étaient utilisées). Et cela fonctionnait grâce à leur réseau!

Les professeurs ( j’en fus) sont au front. Je me souviens que nous utilisions souvent cette expression. J’ai cru un long moment que l’on pourrait y travailler pour faire progresser nos élèves des milieux défavorisés. Ce fut le cas quelque temps mais … là où le bas a blessé est le moment où l’on a demandé aux chefs d’établissements de faire remonter vers les autorités centrales toute forme d’incivililité ( Attitude, propos qui manque de courtoisie, de politesse : définition du dictionnaire Larousse), quel mot pour qualifier ce à quoi nous étions (sommes) confrontés ( injures, gestes déplacés, regards haineux et provocateurs, entregent des “caïds” sur le groupe classe,  menaces de dégradation de votre matériel propre – ils affectionnaient les carrosseries, les pneus et essuie-glaces des voitures non gardées car parking sécurisé inexistant- , j’avais un pépé qui surveillait mon véhicule de sa fenêtre 🙂  )  . Tout ceci était vétilles pour nos supérieurs directs et à la limite, si dégradations il y avait, “nous en portions la responsabilité, pour ne pas avoir su gérer et que nous n’avions qu’à faire appel à notre assurance” ( sic). Abandon des troupes en rase campagne, tous responsables  scolaires confondus et il y en a eu, tou(te)s paralysé(e)s par  la crainte de sacrifier leur sacro sainte carrière et leur avancement et jouant la partition qui leur était imposée. 

Petit à petit, au fil des ans, nous avons vu monter la radicalisation des jeunes qui refusaient de se côtoyer dans les espaces communs ( cour, foyer …) et certains faisaient du prosélytisme sous nos yeux, à notre barbe en quelque sorte 😉 Il y avait les uns et les autres dans l’école de la République. Le pire reste à dire. La carrière de tout le personnel et surtout des supérieurs hiérarchiques de terrain, dépendait des remontées vers l’administration centrale. Résultat: circulez, il n’y a rien à voir. Et le pire du pire, ces jeunes  finissaient ( finissent car c’est toujours le cas) par imposer leurs propres règles.Nous avions coutume de dire que si vous aviez un problème avec un élève ou un groupe d’entre eux, c’est vous qui aviez le problème et étiez sommés de vous justifier, réduisant l’autorité professorale à néant. Cécité programmée  et hypocrite de tout le monde, je m’y inclus, n’étant pas masochiste!  

Avant les années 2007- 2012 ( suivez mon regard),  le travail était encore difficilement possible mais nous pouvions faire progresser beaucoup de nos jeunes, pas tous malheureusement. Les difficultés étaient immenses mais nous y croyions. C’est à ce moment-là que sont intervenues les coupes sombres dans le budget des aides individualisées et dans la destruction de la présence adulte au contact de la réalité du terrain ( postes de profs, de surveillants, d’agents d’entretien supprimés). A titre personnel, je me souviens d’avoir participé à des réunions sans fin avec des chefs d’entreprises qui venaient “évaluer” l’efficience de notre fonctionnement. Des chefs d’entreprise! Les dés étaient pipés! On nous assenait que nous n’étions pas rentables et que nous coûtions trop cher, qu’il fallait faire plus avec moins, qu’il fallait changer toutes nos pratiques ( pourquoi pas!). Le leurre de la création de postes n’a rien arrangé depuis.

Je rencontre mes ancien(ne)s élèves, soudainement devenus poli(e)s- avec un comportement de petits caïds qu’ils cachent soigneusement- portant la djellaba, la barbe , le hijab ,le tchador et même le niquab pour l’une d’entre elles venue me saluer dans la rue et que je n’ai pas reconnue. Pour celles qui ont réussi une insertion, elles peuvent se présenter à notre domicile, “hijabées” pour des soins infirmiers! 

Dire qu’il fut un temps, pas si lointain,  où nous pouvions aller déjeuner ensemble, en ville, en toute simplicité, sans tous les falbalas identitaires. Qu’on ne me dise pas qu’on n’a rien venu venir! Beaucoup trop facile , lâche et d’une hypocrisie caractérisée! Une mère d’élève qui avait connu la terreur algérienne était outrée que cela puisse se passer en France. Où étaient (sont) nos supposées élites à ce moment-là (maintenant)? Nulle part, dans leur tour d’ivoire, et aveugles et sourdes tant elles sont coupées et indifférentes au terrain, occupées à “se faire du fric” ( suivez toujours mon regard). 

Assez de paroles, de moratoires … des actes et vite! Après un tel abandon de l’école, il faut du temps pour reconstruire et du courage pour mener cette mission essentielle. Même les anciens,  sur la base du volontariat,  peuvent y prendre leur part, en soutien logistique, sans pour autant les mettre en situation, ( méfiance, méfiance!)  de boucher “les trous”  afin d’éviter des recrutements de jeunes gens formés, recrutements devenus cruciaux. Il n’y a pas que des problèmes, il y a aussi des solutions. Il est temps de mettre notre individualisme forcené  en berne. Comment se fait-il que l’EN laisse se déperdre tant d’expérience accumulée par les ancien(ne)s sans même proposer une possibilité, une fois la retraite venue, de continuer en soutien bienveillant et apaisant. Cela se fait dans d’autre pays, au bénéfice de tous et les relations inter-générationnelles sont fructueuses. Nous n’en prenons pas le chemin cependant. Il est nocif que les profs aient à enseigner au-delà des 60 ans, je le sais car j’ai eu à jouer les prolongations. Penser le contraire est , là aussi, faire preuve d’une méconnaissance absolue du métier. Là est un autre débat, tant pratiqué en France. Nous avons besoin de concret et vite! Surtout au niveau de l’encadrement humain de nos jeunes! Cela s’appelle de l’EDUCATION!