Le coeur lourd.

Ces dernières semaines, j’ai eu de multiples occasions de retourner dans ce rural profond dont je suis originaire. A chaque fois je constate, avec beaucoup de tristesse et de révolte enfouie au tréfonds de mon être, l’abandon de toute une frange de la population par tous. Des lieux si vibrants de vie cela ne fait pas si longtemps ( autrefois n’est pas un terme approprié pour parler d’un demi siècle), ne sont plus que déserts humains où rôde la désespérance individuelle de ceux qui sont restés et qui, au bout du compte, sont des laissés- pour- compte de la marche de la société  faute d’avoir été soutenus afin de continuer à vivre au pays. L’exode massif des jeunes vers les villes dans les années 1970 a déboussolé une société rurale qui n’a pas compris ce qui lui arrivait.

Abandonnée par les services publics au premier rang desquels l’école secondaire ( fermeture programmée à la rentrée 2017), quel est son avenir? Rien dans le discours politicien, rien de rien. Il n’y a pas que les banlieues qui sont les territoires perdus, abandonnés de la République. Cela m’enrage! 

M’est revenu à la mémoire le poème de Xavier Grall:

Les Déments

Par les chemins noirs

De l’Arrée

Où vont-ils les déments ?

Ils poussent des troupeaux souillés

Dans les vallons de tourbes

Et dans leurs caboches molles

Des cloches d’airain cognent

Des glas épouvantables

Et de torrides effrois

On les voit les déments du côté de Commana

De Botmeur et de Brasparts

Leur panse pourrie de cidres amers

Et de vinasses violettes

Effrayant les corneilles

Que les épouvantails angoissent

Ils bavent les déments comme des gargouilles

Des jurons fatidiques

Entre de hargneuses malédictions

Déments

Démons

Abandonnés

Boulimiques

Ethyliques

Ils traînent leur lourd célibat

Dans les hameaux sans femme

Nulle flamme ne brûle leur coeur

Nulle épouse n’attend leur pas

Ils vont dans leur propre pays

Comme des relégués et des maudits

Leurs guenilles griffées par les ronces

L’œil mi-clos la bouche torve

Ils s’impatientent d’une vie trop longue

Dans la pluvieuse misère des Monts d’Arrée

Effarés

Oubliés

Damnés

De rares souvenirs parfois illuminent

Leur mémoire rabougrie

Ils songent aux jours anciens

Des avoines et des luzernes

Aux grandes faux lumineuses

Dans le golfe des hautes herbes,

Aux moissons triomphales, ils rêvent

Dans les étés criblés d’hirondelles

Au Jabadao, à l’an-dro des fêtes de nuit

Ils songent aux truites rieuses et aux rivières

Aux plaisirs des bretonnes enfances

Parmi les ogives les chênes et les hêtres

Et parfois raclant des colères

Sur leurs derniers chicots

Ces crapauds humiliés de l’ère industrielle

Crachent des venins dans les coquelicots

Ivrognes

Sourds

Lourds

Cramoisis

Les déments de l’Arrée sans descendance

Eteignent les vieux clans campagnards

Des gerbes et des meules

Ils ont refusé l’exil, l’usine et l’encan

Et la vie qui marche a piétiné leur raison

Leur laissant le quignon la soif et la misère

Et les grands chiens galeux des désastres fermiers

Lèchent leurs pieds jaunes sous les tables rondes

Par les chemins noirs

De l’Arrée

Où vont-ils les déments

A quel orme

Pour quel suicide ?

Seuls ils rient tels des idiots

Des choses de la vie et des grimaces de la mort

Et l’aube bondissante les trouve ainsi

Affalés dans leur fêlure mentale

La soif des gnôles meurtrières et flamboyantes

Reprend alors leur esprit solitaire

Et c’est en titubant

A Botmeur Commana et Brasparts

Qu’ils arpentent les chemins du néant

Face à la haine des pierres et au cynisme des ifs

Nos déments, nos semblables, nos frères…

Xavier Grall, in Genese et derniers poèmes, Ed. Calligrammes, 1982.

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Bien sûr le portrait de ces paysans pauvres est excessif. En revanche, le sentiment d’abandon , la nature, de tout temps hostile et pingre, sont là pour nous rappeler la dure réalité.

Nous ne parlons pas ici d’un espace dont la tendance est d’être annexée par les urbains qui n’y voient que respiration, beauté des paysages sauvages, zone de loisirs, zone de rave parties,  que sais-je … 😦 Non, nous parlons de lieux où des gens ont travaillé et travaillent plus que de raison pour subvenir à leurs besoins vitaux et ceci depuis des siècles!! Un territoire où la communauté villageoise n’avait comme seule solution de se serrer les coudes. Et nous, les laisserons-nous tomber? Mais comment? 

Commençons par les écouter puis mutualiser nos ressources pour leur permettre de vivre ( survivre) en ne laissant pas les grands groupes agro-alimentaires mettre à sac une agriculture de proximité, légiférer( sans oublier les sanctions) quant aux marges démentielles des centrales d’achat de la grande distribution au détriment des petits producteurs. Est-il normal que les vrais fournisseurs de nos besoins alimentaires de citadins se retrouvent acculés au mieux à survivre, au pire à se supprimer? Cliquez, svp.

De nos jours, les paysans croulent sous les  dettes et le chacun pour soi fait de gros ravages. Cliquez, svp.

Comme par un fait exprès, en lisant notre journal local, Ouest-France du 24/12/2016, je tombe sur une lettre écrite par une toute jeune fille , toute à son angoisse de voir disparaître les petites fermes de campagne. Elle y écrit son désarroi, sa peur de l’avenir. Elle a 16 ans! 

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Réponse du Ministre de l’Agriculture et de la forêt:

Chère Manon,

J’ai eu envie de répondre à votre lettre si touchante. J’ai l’âge de votre père, je suis Breton, comme lui et je suis moi aussi viscéralement attaché au monde agricole. Et aujourd’hui, je suis ministre de l’Agriculture et je me bats à chaque instant pour le monde agricole, en France, en Europe. Depuis le premier jour, je me bats aussi pour mes idées et parce que je suis convaincu que l’agriculture est à la croisée des chemins et doit changer pour être préservée. Je me suis battu en France pour que les aides de la PAC soient plus justement réparties entre l’élevage et les grandes cultures et c’est le cas aujourd’hui.

Comme vous, je veux des paysans qui vivent de leur travail, qui se lèvent le matin avec l’amour de leur métier, avec la fierté de nourrir le monde. Mais Manon je dois vous dire aussi que l’agriculture ce ne sont pas des petits contre des gros, des petites fermes familiales contre des modèles plus intensifs. Les petites fermes qui sont dans l’imaginaire collectif doivent pouvoir vivre de leur travail tout comme les grandes. Il y a plusieurs modèles qui doivent et peuvent coexister. Mais vous avez raison, certains prix ont baissé car oui, dans un marché mondialisé où il n’y a plus de filets de sécurité (comme c’était le cas des quotas pour le lait) c’est un risque. C’est pour cela que je me suis battu pour que les entreprises rémunèrent mieux nos agriculteurs et que l’Europe intervienne pour aider les prix à remonter. Et c’est justement pour corriger autant que possible les effets pervers du marché que je promeus une agriculture différente.

C’est pour cela aussi que je me suis battu pour valoriser les produits de nos agriculteurs français notamment en changeant les règles d’étiquetage ou en popularisant les démarches de type “viandes de France” ou “lait de France”. La France est aujourd’hui pionnière en Europe dans ce domaine. C’est toujours dans cette logique que je me suis battu et que j’ai obtenu que l’agriculture considère l’environnement comme un atout et non comme un problème. Cela s’appelle l’agro-écologie. Car produire autrement, c’est-à-dire avec moins d’engrais, de produits chimiques et en respectant mieux l’intelligence de la nature c’est aussi une manière d’être compétitif et de préserver le modèle agricole auquel vous êtes attachée. Voilà, Manon, je veux vous donner de l’espoir car nous aimons notre agriculture. Votre lettre est un très beau témoignage et tant que je serai là je me battrai pour défendre une agriculture la plus proche de celle que vous appelez de vos rêves.

Stéphane Le Foll

Ministre de l’Agriculture