Le journal du Covid-19 par Eric Fottorino

DE CETTE PREMIÈRE QUINZAINE DE CONFINEMENT, on se souviendra qu’il faisait beau. Presque trop beau même. Un soleil insolent planté de bon matin dans un ciel bleu immaculé. Et quand des nuages auront tenté d’assombrir le tableau, le vent par bourrasques se sera chargé de les éloigner. À ceux qui vivent dans un environnement verdoyant, en banlieue ou à la campagne, et même à proximité des cimetières, ce temps printanier aura offert le spectacle des fleurs nouvelles tout juste écloses, féerie blanche des arbres fruitiers, magnolias aux calices roses, branches jaune vif des forsythias. Sur les chemins, les promeneurs auront rencontré non loin de chez eux les premières jonquilles, le mauve des lilas, le fanal rouge des coquelicots émergeant parmi les touffes d’herbe d’un vert tendre digne des Renoir les plus bucoliques. Pâquerettes et pissenlits, parfum dans l’air des orangers du Mexique et des buis, taches colorées des tulipes et des iris. Un jardin d’Éden à la taille d’un pays ou presque. Excepté pour les reclus nombreux des cités, des prisons, les loin de la lumière.

Oui, on se souviendra qu’il faisait beau, et que les oiseaux chantaient à tue-tête, ivres de joie et de liberté. On n’entendait qu’eux dans le ciel puisque les avions s’étaient tus, et les autos, et les motos, sans parler des humains confinés à qui le virus avait cloué le bec. À Acy, dans les Hauts-de-France, on a signalé les vols en looping d’hirondelles rustiques revenues d’Afrique. Sous d’autres cieux, on a vu des bêtes sauvages parcourir tranquillement les villes confinées, un sanglier visitant les rues de Barcelone, un puma dans un quartier de Santiago du Chili, un loup solitaire sur les pistes de ski de Courchevel. Le carnaval des animaux.

Comme elles nous semblent irréelles, ces images idylliques d’une nature qui reprend ses droits. Quand à la nuit tombée nous laissons entrer la réalité télévisée, ce ne sont plus qu’urgences et réanimations, bilans des morts de la journée et inquiétudes pour la suite, en redoutant le pic de l’épidémie. Ce soleil dominateur n’est qu’un leurre. C’est « le soleil des mourants » de Jean-Claude Izzo, ce grand auteur de polars disparu trop tôt. Il fait beau et froid. Et le soleil est noir.

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